Chapitre 1

Raylène

La noirceur est l’ennemie de l’homme. Il la fuit, car il voit en elle une opportunité pour le mal de sévir. Moi, j'y vois plutôt la possibilité de sortir de ma forteresse, de m’engager dans le monde extérieur sans devoir me confronter aux regards des autres.

Il est presque minuit. Je n’ai pas entendu de bruits dans la maison depuis un long moment. J’ouvre discrètement la porte de ma chambre, puis j’inspecte les environs. Personne en vue. Je m’aventure donc dans le couloir du premier étage qui donne accès au hall d’entrée par son toit de style cathédrale. Ma destination; notre cuisine privée afin de refaire le plein de nourriture pour les jours à venir.

D’une main, je m’accroche fermement à mon sac et de l’autre, j’éclaire la voie avec mon téléphone portable. Le couloir est long et obscure, mais je continue ma route, un pas à la fois et frôlant le sol uniquement du bout des pieds. Il ne faut pas me faire d’illusions. C’est une vieille demeure et je ne peux rien contre les craquements du plancher. L’expérience m’a toutefois apprise à les poser aux bons endroits, là où je suis moins susceptible de faire du bruit.

Soudain, mes oreilles captent un son inhabituel. Cela ne vient pas de moi, ni du bois qui s’exprime sous mon poids. Mon corps entier se fige de réflexe. Se pourrait-il que ce soit… Je secoue la tête pour chasser la vision horrifique qui me traverse l'esprit. Non. Vincent doit lui avoir expliqué les limites de leur connexion. À moins qu’il ait décidé de passer outre l’avertissement et qu’il ait quitté le confort de sa lumière.

Oh, mince. C’est une très mauvaise nouvelle. J’augmente alors la cadence, puis j’atteins finalement la pièce en question. J’ouvre les armoires à toute vitesse. Remplir mon sac de boîtes de conserves, de céréales, de nouilles et de fruits séchés, de biscuits, de bouteilles d’eau et de jus; voilà ma priorité. Tout en moi me pousse à me dépêcher pour terminer cette tâche ingrate. C’est une course contre la montre que je m’impose, car on ne sait jamais… Peut-être que je vais tomber sur mon grand-père ou pire encore, sur l’une de ces choses hantant mes cauchemars.

Zut. Il n’y a plus de place dans mon sac. Pas grave. Je charge mes bras du mieux que je le peux, allant même jusqu’à bourrer mes poches et saisir un article avec mes dents. C’est simple. Plus j’apporte de la nourriture, moins cela m’obligera à sortir par la suite. Une fois ceci fait, je retourne sur mes pas. Cette fois, j’en suis certaine. Je ne suis pas seule à me mouvoir dans la maison, car des odeurs frappent brusquement mon flaire surdéveloppé. Oui. Des odeurs de sang; celui qui coule dans les veines de tout humain. Normal ou pas. Cela signifie donc que je me suis trompée. Ce n’est pas…

Avant même que je puisse comprendre clairement la situation, je suis aveuglée par un flash. Cela me prend par surprise. Je sursaute, laissant ainsi tomber mon fardeau à terre. Que se passe-t-il? Ma vue prend quelques secondes pour revenir. C’est alors que j’aperçois deux adolescents au pied de l’escalier qui mène au rez-de-chaussée. Le premier tient un appareil photo tandis qu’ils me détaillent tous les deux de haut en bas, choqués par ma présence. 

Je baisse la tête de réflexe, forçant mes cheveux à couvrir mes cicatrices, et je me sers de mon sac pour contrer leurs regards indiscrets. Voilà la réaction la plus élémentaire lorsque je rencontre tout individu.

— V… Vous n’avez pas le droit d’entrer ici.

Ma voix est sans doute la pire de l’univers, car les seules réponses que je reçois sont d’épouvantables cris de détresse. Je n’ose pas regarder, mais d’après le vacarme, je sais qu’ils courent ensuite vers la sortie tout en continuant de s’époumoner. Comme si j’allais les manger! Ils se battent contre la porte verrouillée un court moment, puis lorsqu’ils réussissent à l’ouvrir, ils prennent finalement la poudre d’escampette.

Cela me prend quelques instants avant d’oser faire quoi que ce soit, puis je me jette au sol afin de rassembler la nourriture en un tas, dans le creux de mon gilet. Mon cœur bat à la chamade, mes gestes sont rapides et maladroits. Les hurlements de ces deux imbéciles ont sûrement tiré mon grand-père de son sommeil et la seule idée de me frotter à lui me terrifie. 

Enfin! Tout y est maintenant! Je me relève de peines et de misères, puis je pique une course dans le couloir, en passant ainsi devant la chambre de ce dernier. Je peux l’entendre bouger à l’intérieur et j’ai juste le temps de me cacher dans ma forteresse avant qu’il ne sorte de là. Ouf! J’ai eu chaud cette fois.

Je pousse un long soupire. Cette petite escapade a failli me mettre dans le pétrin et c’est peu dire. D’ailleurs, que faisaient ces garçons dans la maison? S’ils ont amené un appareil photo, cela ne laisse qu’une seule possibilité… Ils sont venus confirmer les rumeurs au sujet du Salon Mortuaire des Harris, ma maison.

Je dépose ma charge sur mon bureau, puis je m’assois devant mon ordinateur, découragée. Selon les racontars, une entité diabolique hanterait la bâtisse. Et bien que les morts circulent en grand nombre ici, ces derniers ne sont pas la cause de tout ce raffut. Le fantôme qui fait tant jaser les voisins, c’est moi.

 

(La suite du chapitre à la page 2)

Environ deux ans et demi plus tôt…

Je ne souhaite pas déranger mon grand-père dans son travail, mais j’essaie tout de même de l’assister du mieux que je le peux. Après tous les sacrifices faits depuis mon arrivée, je veux faire tout mon possible pour alléger son fardeau. Je crains toutefois ne pas être d’une grande aide vu que mes peurs me poussent à rester en retrait.

Généralement, c’est moi qui m’occupe de la musique, des mots de condoléances et des cadeaux pour les invités. Voilà des éléments qui peuvent être faits avant l’ouverture des portes. Cependant, j’ai pris du retard avec l’arrangement de la dernière chanson et les invités commencent déjà à entrer.

Vincent compte sur moi et je ne veux pas le décevoir. Je piétine donc ma peur après un long moment d’hésitation et je me faufile à l’extérieur de ma chambre. Le regard pointé vers le sol, j’évite de montrer mon visage à quiconque, allant même jusqu’à me retourner complètement lorsque je croise un inconnu.

C’est alors que j’aperçois un petit garçon et sa grande sœur. Ils sortent de notre salle de bain privée. Sans doute que les toilettes du rez-de-chaussée sont déjà prises. Ils prennent la direction de la salle d’exposition située au rez-de-chaussée, mais l’enfant laisse alors échapper sa fleur par mégarde; cadeau que j’ai soigneusement préparé la veille. Je la ramasse de réflexe, puis je la tends en sa direction.

— Euh…

Les jeunes poussent un hoquet de stupeur en me voyant apparaître derrière eux. Même si je garde la tête baissée pour éviter qu’ils ne voient entièrement les marques de mon passé trouble, je peux voir la peur et le dégoût les inonder de toutes parts. C’est évident. Si évident qu’aucun des deux n’ose récupérer la fleur, craignant peut-être que je m’empare de leur esprit. Je rassemble donc mon courage à deux mains pour dire quelque chose. N’importe quoi, pourvu que j’arrive à leur faire savoir que je ne suis pas aussi diabolique que j’en ai l’air. Cependant, le seul son que j’arrive à articuler c’est un autre misérable « euh » bien étiré comme si ma bouche n’arrivait pas à formuler mes intentions.

La grande sœur prend les devants. Elle récupère le bien du cadet en un geste-éclair, puis tous deux dévalent les marches pour rejoindre leur mère au rez-de-chaussée. C’en est trop. Je me précipite dans la première pièce qui me passe sous le nez, en bousculant au passage un étranger, et lorsque je referme la porte derrière moi, je crois entendre l’aînée des enfants dire à sa mère :

— Maman! On a vu un fantôme!
— Hein? Où ça? répond-elle de réflexe.
— Juste là!

Ils tournent tous le regard vers le haut de l’escalier; là où je suis prétendument apparue. Rien ne leur indique toutefois ma présence. La pauvre femme, qui en a déjà gros sur le cœur, claque sa fille derrière la tête.

— N’as-tu donc aucun respect pour ton cousin! rugit celle-ci le plus discrètement possible. Ce n’est pas le moment de plaisanter!
— Je te jure qu’on l’a vu! Elle avait un visage monstrueux et elle avait des longs cheveux qui tombent sur son visage… comme dans les films d’horreur!
— C’est vrai maman! Je l’ai vu moi aussi! ajoute son petit-frère pour l’appuyer dans ses dires. Elle faisait des « eeeuuhhh » et nous regardait avec son œil aussi blanc que les aveugles et… J’ai peur maman. Je veux retourner à la maison. S’il te plaît.

Je m’accroupis en boule, incapable de supporter mon propre poids. Le refuge que je me suis trouvé est la chambre de mon grand-père, mais même si j’ai toujours craint d’y mettre les pieds, je ne veux pas la quitter. Pas en sachant qu’il y a autant de gens dans la maison. Pas en sachant que si quelqu’un d’autre me voit, cela alimentera davantage les commentaires à mon sujet. Devoir me confronter à ce genre de réactions, je n’en serais pas capable. Mon cœur ne le supporterait pas.

J’accoste finalement ma tête sur mes genoux. Les larmes se mettent à couler. Je ne pleure pas seulement pour cette journée merdique, mais aussi pour toutes les fois où on m’a fait ce genre de remarque, pour toutes les fois où mon apparence hideuse m’a trahie. Pleurer. C’est plus fort que moi et même ça, je n’ai pas le pouvoir de le contrôler.

****

Aujourd’hui…

Sur ce souvenir douloureux qui n’est qu’un parmi tant d’autres, je réponds aux éloges concernant ma récente publication. Ma dernière composition plaît aux abonnés d’un de mes blogs et cela met une fine couche de baume sur mon cœur. Pas de jugement concernant mon apparence, car personne ne sait à quoi je ressemble en réalité. Seuls ma musique et mes exploits comptent. Voilà d’ailleurs la beauté de l’Internet. Grâce à la frontière qu’elle nous permet de garder avec les autres, nous pouvons agir dans l’anonymat le plus complet, vaguant ainsi sous de multiples identités. 

Si les choses tournent mal, un seul clic suffit pour disparaître et seulement quelques-uns de plus pour se forger une nouvelle identité, avec une nouvelle apparence, ailleurs.

Je suis passée maître dans l’art de modifier des photos et encore plus de me mettre dans la peau d’une autre personne. Avant de m’inscrire sur un site, je prends le temps de regarder à quoi ressemblent les membres typiques et je prends exemple sur eux. Cela vaut d’ailleurs pour mes deux blogues personnels, les réseaux sociaux et les nombreux forums où je suis inscrite.

Certains sites « pro-vampires » sont exclusivement réservés aux gens atteints de Günthémorphyrie, tandis que les « pro-normaux » interdisent les membres de la catégorie précédente. Dans le monde où je vis actuellement, il est rare de voir des endroits où il y a une bonne entente entre les deux camps.

Certes, il y a toujours les fanatiques de la nuit qui se font passer pour des vampires et qui cherchent désespérément à intégrer cet univers qu’ils jugent fantastique. Cette mode est sans doute due aux nombreux récits à leur sujet et qui font palpiter les cœurs sensibles. Mais, même s’ils utilisent du fond de teint et des verres de contact de couleur noire ou rouge, on les repère assez vite. Cela ne prend d’ailleurs pas de temps avant qu’ils ne soient persécutés et exclus de ce genre de site. 

Il y a également des gens atteints de Günthémorphyrie qui n’acceptent pas leur différence et qui veulent à tout prix s’intégrer à la société normale. Eux aussi sont repérés tôt ou tard… à moins qu’ils aient des atouts particuliers dans leurs manches, car même si cela paraît facile aux premiers abords de devenir une autre personne, détrompez-vous. C’est un talent. Non seulement il faut avoir une excellente mémoire pour se souvenir de nos mensonges, mais il faut également être crédible et être capable d’argumenter lorsque nécessaire. 

Moi qui n’appartiens à aucun groupe et qui ait l'identité d'une fille morte, c’est devenu une habitude de vivre une vie forgée de toutes pièces. C’est pourquoi je me balade sur ce genre de sites et que je ne me mêle pas à leurs querelles. Et, si vous croyez toujours que rester cloîtrée toute la journée me rend prisonnière de ma forteresse, vous faites erreur. Grâce à mon ordinateur, je suis libre d’être la personne que je veux et de faire ce que je veux; chose que le monde extérieur ne me permet pas malheureusement.

Un bruit attire soudainement mon attention. Cela me coupe dans mes occupations et il ne me faut qu’une fraction de seconde pour connaître la nature de la chose qui tente de passer la porte. 

C’est l’esprit du nouveau client de mon grand-père qui le suit depuis quelques jours. « Ah non. Pas lui. » me dis-je. Sur ce, j’allume de l’encens d’une main tremblante, puis je commence à réciter quelques prières à voix basse. La frayeur peut se lire en moi comme un livre ouvert, mais je tente quand même de me rassurer en me répétant que tout va bien aller, que je n’ai pas à m’en faire. 

Grâce à plusieurs amulettes en papier que j’ai étalées sur les quatre murs et de nombreuses babioles de médiums, j’ai réussi à faire de ma chambre une zone protégée contre les âmes des défunts. C’est le seul endroit où je me sens en sécurité dans cette maison et dans cette ville. Alors, oui. Je suis libre. Tant que je reste enfermée ici, personne ne peut me déranger. Ni les vampires, ni les gens normaux, ni les morts… Je suis en paix.

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