Chapitre 1

Note de l'auteur : les mots inscrits en italiques sont traduits ou expliqués en bas de la page. Je ferai des rappels à chaque chapitre pour ceux qui ont de la difficulté à se souvenir de ces termes ;)

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Lianhua Jia abritait la vie sous sa forme la plus secrète ; celle des créatures mi-humaines et mi-poissons appelées « sirènes ». Personne ne savait comment la trouver. Tous savaient par contre qu'elle se cachait quelque part, au cœur des îles montagneuses du Sud. Selon les racontars, on y accédait par l'eau et après avoir traversé le vaste labyrinthe sous-marin, restait à franchir une barrière magique farouchement défendue par ses habitants.

Bien que les sirènes fussent déclarées citoyennes officielles de Nirayan sous le règne de l'ancien empereur, la pêche se pratiquait toujours. Les nouvelles lois leur donnaient peut-être les mêmes droits que tout homme et femme de l'empire, n'empêche cependant que le titre officiel de Maison d'État n'était qu'un faire-valoir. Comme toutes les factions de moindre envergure, Lianhua Jia avait très peu de pouvoir décisionnel durant les convocations royales et le rôle de Gardienne des Eaux avait très peu d'influence sur les pêcheurs avides.

C'est pourquoi elle se gardait le droit au secret malgré le traité de paix, dressant une ligne claire entre ses aspirations et celles des autres peuples.

***

Au cœur de la caverne, la Maison se composait d'une cité soutenue en grande partie sur l'eau et duquel les demeures étaient partiellement submergées. Disposés en cercle autour du grand Lotus d'Argent, les habitacles se connectaient les uns aux autres grâce à plusieurs ponts et plusieurs terrasses de bois.

Sur la rive, les rizières formaient des escaliers géants jusqu'au sommet du dôme rocheux. Si on suivait les couloirs de l'Est qui serpentaient habilement, on tombait aussi sur une forêt de bambous qui donnait sur un jardin potager et sur les ateliers des artisanes. En empruntant ceux de l'Ouest, se dévoilait le temple qui servait à la fois d'école pour les aspirants gardiens et de siège social ; là où le chef de la Maison exerçait son pouvoir.

Quelques bassins ici et là se rejoignaient par les galeries sous-marines, donnant l'impression que ce monde merveilleux comportait plusieurs lacs et plusieurs niveaux. Le niveau submergé qui était coloré de coraux, d'algues et de poissons de toutes sortes, puis il y avait le niveau terrestre.

La lumière constante provoquée par les Médibulles permettait à la végétation de proliférer, rendant cet endroit qui aurait dû être logiquement sombre et stérile en un havre riche, plein de ressources. À quelques détails près, ces bestioles ressemblaient à de petites méduses luisantes en forme de cloche. Lorsqu'elles ne se dandinaient pas au fond de l'eau, elles se collaient contre les parois rocheuses par le biais de leurs tentacules fibreux et pouvaient ainsi grimper jusqu'à la voûte, tout en haut.

Les sirènes s'en servaient surtout pour illuminer leurs lanternes ou plutôt leurs minis aquariums de lumière, ce qui rendait l'ambiance d'autant plus magique dans la cité.

Aujourd'hui, c'était un jour spécial. Les bulbes des lotus commençaient à gigoter dans le bassin central que l'on appelait communément ; la pouponnière. Une nouvelle éclosion de sirènes allait enfin procéder après un an de germination.

Les couples se rassemblaient sur les terrasses flottantes, autour du tapis de nénufars qui entourait le vénérable Lotus d'Argent. Éventails en main, les futurs pères accomplirent tous la même série de mouvements. Ce petit intermède tout en fluidité dénotait d'une certaine poésie et d'une certaine grâce. Une grâce non dénué de puissance et de virilité toutefois.

Leur magie créa des petits flux dans l'eau, ce qui détacha délicatement les nénufars de leur tige. Comme d'autant de radeaux de fortune, ceux-ci voguèrent ensuite au gré des courants. C'était un spectacle féérique en tous points. La plus belle de toutes les danses pour ces futurs parents.

Ainsi, le nénufar de la famille Li flottait tranquillement à la rencontre de sa famille. Le bulbe de la largeur d'un gros melon frétillait dans tous les sens sur sa feuille, pressé de s'ouvrir enfin au monde.

Tandis qu'il effectuait sa danse, les mouvements de Li Fu semblait plus raides que d'habitudes. Sa nervosité se voyait à peine, mais ce détail n'échappait pas à ses rivaux qui restaient à l'affût de la moindre faille dans son jeu. Ils attendaient sûrement de connaître le sexe du bébé et c'était justement ce qu'il redoutait.

Était-ce une fille ou un garçon ?

Le nénufar atteignit enfin sa destination. Le futur père rangea ses éventails et le couple s'agenouilla, non sans avoir pris soin de placer leur Hanfu léger afin de ne pas les froisser. Comme tous les parents ici présent, ils soulevèrent ensuite le nid de concert pour le poser doucement à leurs pieds.

— Vous voyez comme il se débat. Notre enfant est fort et vigoureux. Je suis sûre que la Lune a exaucé nos prières, déclara l'épouse comme pour se convaincre elle-même que tout irait bien.

— Ne nous portez pas malheur avec votre assurance démesurée, je vous en prie, rouspéta son mari.

Elle baissa honteusement le regard et ne souffla point un mot de plus. Li Fu, quant à lui, jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Il vit les cous des spectateurs s'étirer. De toutes évidences, ils espéraient être témoins de la scène. Il s'approcha davantage du nid sur ce, afin de créer une barrière visuelle.

Une femme ne pouvait concevoir que trois perles de vie au cours de son existence et il voyait déjà grandir six filles de ses deux premières épouses. Celle qui l'assistait aujourd'hui avait un bien grand fardeau sur ses épaules. Si elle avait enfanté une fille, certains profiteraient de l'occasion pour le destituer de son rôle de chef, car tel qu'il avait été le cas pour ses prédécesseurs, il devait léguer un pouvoir secret à son héritier. Telles étaient les mesures préventives au cas où il trépasserait. Et, bien entendu, le successeur devait être de sexe masculin, comme tous les gardiens qui pratiquaient l'Art du Lotus d'ailleurs.

Lui qui venait tout juste d'hériter du rôle de chef de Liánhuā Jiā, il ne voulait pas céder ses droits et déshonorer ainsi sa lignée. Il fallait que ce soit un garçon. Non. Ce serait un garçon. Point.

D'une main hésitante, son épouse lui refila le bout de tissu qui servirait de couverture au bébé, puis elle sortit son dizi de sa ceinture. À son tour maintenant d'accomplir son devoir conjugal.

Elle libéra gracieusement ses poignets en faisant glisser ses longues manches vers l'arrière et porta la flûte à sa bouche. Un seul art était pratiqué par le sexe faible : La Chanson de la Fécondité qui s'orchestrait lorsque les perles de vie se fusionnaient au Lotus d'Argent et finalement, lors de l'éclosion des enfants.

Les gardiens battirent le tempo via leur bangu et commença ainsi la musique tant attendue. Peu importe l'instrument utilisé durant le rituel, ce pouvoir reposait sur une suite de note bien précise et sur le suivi exact du rythme imposé par les gardiens. Des futures mères chantaient, d'autres frottaient leur erhu ou pinçaient les cordes de leur guzheng ou de leur pipa. Chaque femme arrivait parfaitement à emboîter sa partition avec celle de ses consœurs.

C'est alors que des gouttes d'eau se détachèrent du bassin et s'élevèrent dans les airs. L'eau miroitait sous la lumière des Médibulles de telle sorte qu'on aurait cru assister à une nuée de lucioles. Les gouttes vinrent ensuite se poser sur les pétales de chaque bulbe qui se mirent à briller d'une lumière immaculée. Puis, lorsque le dernier refrain finit de monter en crescendo, ces derniers s'ouvrirent enfin, laissant alors découvrir les bébés en tous points d'apparence humaine à l'intérieure.

Si la tendresse et la beauté de la naissance ne pouvait être égalée, Li Fu grimaça de dégoût devant sa progéniture ; expression qu'il chassa aussitôt par peur qu'on ne découvre le secret. Son épouse, quant à elle, ne parut pas surprise par cette découverte. Au fond d'elle, elle l'avait toujours su. Elle déglutit toutefois en retirant la flûte de sa bouche, sachant pertinemment qu'elle serait grondée pour cette énorme bévue.

Tous réagissaient différemment devant un obstacle. Certains fondaient larmes, d'autres reniaient carrément l'existence de l'indésirable, alors que les plus soumis se contenaient toute simplement d'accepter les surprises de la vie comme une fatalité du destin. Quant à Li Fu, il ne réfléchit pas aux conséquences de ses actes. Il eut pour réflexe d'envelopper le bébé dans sa couverture de soie et de déclarer d'un air faussement satisfait :

— Nous t'accueillons enfin, premier fils de ta génération.

La foule se rassembla autour du père. Pour la plupart à la fois soulagée et enthousiaste, alors que pour les autres, ils convinrent d'accepter docilement sa position officielle de chef.

Ils étaient loin de se douter que ce garçon serait différent des autres à bien des égards...

 

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Lianhua Jia  = La Maisons du Lotus  (petit rappel)

Hanfu = Habits traditionnels chinois (l'image ci-dessous est un exemple pour chaque sexe, mais il existe plusieurs variantes). Je vais décrire  plus en détail  l'apparence et les styles vestimentaires adoptés par les sirènes dans les chapitres suivants^^

 Je vais décrire  plus en détail  l'apparence et les styles vestimentaires adoptés par les sirènes dans les chapitres suivants^^

Dizi = Une sorte de flûte traversière chinoise, en bambou

Bangu = Un tambour

Erhu = Un sorte de violon chinois à deux cordes, ces dernières sont frottées avec l'aide d'un archet dont le crin est coincé entre les cordes

Guzheng  = De la famille des cithares sur table, 21 cordes placées sur 21 ponts mobiles. Certains en ont plus d'une trentaine.

Pipa  = Une sorte de luth. A un corps en forme de poire et comporte de 12 à 26 cases.

 

Voilà pour le premier chapitre :)

À bientôt,
M.A.

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