Chapitre 2

Dix-neuf ans plus tard...

Le soleil cuisant et inéluctable brillait sur le ciel bleu. Il exerçait sa domination sur Nirayan depuis deux ans, rendant l'empire autrefois luxuriant en une terre de plus en plus aride.

Sécheresse, famine, pauvreté. Trois mots au pouvoir de plus en plus dévastateur, trois fragments de cette cruelle réalité qui élargissaient l'écart entre les riches et les pauvres. Heureusement, la plupart des états du sud avaient été épargnés par le fléau dû à la proximité de l'océan, mais la demande de plus en plus grandissante de vivres pour subvenir aux besoins du Nord se faisait sentir.

Li Yun chercha ses frères d'armes des yeux. Difficiles à trouver dans le chaos des enregistrements de la semaine. Grâce à leurs accoutrements dignes des paysans du coin, ils se fondaient tous les trois dans la foule substantielle qui s'était formée sur le quai principal. Il les repéra enfin, à tour de rôle. Un bref échange de regard avec Shui, puis avec Kong l'assurait que tout allait bien pour l'instant. Il garda donc position, même s'il se sentait mal à l'aise de se trouver au cœur de tous ces individus.

Et, des pêcheurs qui plus est.

Par chance, le parfum qui caractérisait ceux de son espèce – un curieux mélange d'algues et de sel – passait inaperçu dans le port ; là où l'odeur de poisson s'était imprégnée sur chaque planche et chaque pierre. Ainsi, n'importe qui aurait pu croire en sa fausse identité dans la mesure où il ne trahissait pas lui-même son secret, ce qui serait fort probable compte tenu de son tempérament cyclonique.

— Nous enverrons nos effectifs sur les navires de la compagnie, commença le représentant de Lianhua Jia du haut des escaliers de pierre.

— Pourquoi toujours la compagnie ? s'indigna un homme.

— J'ai un commerce à diriger, moi ! Et, une famille à nourrir ! renchérit un autre.

— Ces maudites sirènes. Elles peuvent bien posséder le titre de Gardiennes des Eaux. Elles se la coulent douce, pendant que nous mourons de faim, grommela un voisin de Yun dans sa barbe.

Le jeune triton serra les poings et pinça les lèvres, tentant ainsi d'enfouir au plus profond de son être les pulsions violentes qui le taraudaient. Comme il veillait sur lui du coin de l'œil, Shui remarqua le combat qu'il livrait silencieusement. Un pas vers la gauche, puis un autre... Il contourna habilement la masse pour rejoindre son compagnon.

— Rappelez-vous pourquoi nous sommes ici, informa-t-il en jouant la carte de la discrétion.

— Après tout ce que nous faisons pour eux, ils trouvent le moyen de nous cracher dessus, gronda le cadet.

— La colère ne doit pas nous servir de moteur ou nous risquons de fort bien le regretter.

Tandis que Yun prit une grande respiration, ce qui apaisa fort heureusement ses envies de meurtre, Shui hocha la tête à l'intention du troisième membre du trio. Ce dernier quitta la place, faisant mine de rien, et partit en éclaireur.

Durant ce temps, l'annonceur avait cherché brièvement ses mots, puis il en était venu aux explications de routine.

— Navré, mais comme vous le savez, nous ne pouvons pas répondre à la demande de tous. Nous préférons nous concentrer sur les commerces qui pourront répondre aux besoins d'une plus large clientèle. Pour les autres, vous devrez prendre votre mal en patience.

— Maître Li Fu ? Où est-il ? Nous voulons lui parler ! questionna un autre, tout aussi à cran.

Les échanges entre la terre et l'océan devenaient de plus en plus houleuses et craignait-il sans doute que cela ne finisse par dégénérer, car d'un subtil geste de la main, il fit appel aux officiers de Hua Hau Jia.

Officiellement, Hua Hou Jia avait pour mandat de veiller à la sécurité de l'empire. Elle formait, dans son temple secret, les soldats impériaux et les officiers de paix régis par les magistrats. Un magistrat par cité, dans chaque état pour être exact. On reconnaissait d'ailleurs ces derniers par leurs armes et leurs habits noirs qui présentaient fièrement l'emblème de la Maison ; un singe rouge et assis en position de méditation sur une montagne de la même couleur.

— Certaines obligations le retiennent ailleurs, se contenta de dévoiler le représentant.

Il reçut une sandale de pailles tressées en plein visage, puis les pierres volèrent en sa direction. Plusieurs cris tels que : « Foutaises ! », « Bandes d'ingrats ! » ou encore « Ne nous prenez pas pour des sots ! » fusaient en grand nombre. Les bousculades pour atteindre la victime firent valser la foule dans tous les sens.

La surprise eut raison de Yun. Tant et si bien qu'il se fit propulser rapidement en dehors du peloton. Fidèle à lui-même, Shui vint en renfort. À-vrai-dire, cela s'était passé si vite que personne ne sut où la querelle avait véritablement commencé. Les officiers créèrent une barrière humaine du haut des escaliers afin de laisser une chance au représentant de quitter les lieux. Ses protégés sirènes qui l'accompagnaient durent également abandonner leur poste pour leur sécurité.

Dommage. Les pêcheurs devraient se passer de leurs services.

— Partons d'ici, commanda Shui qui redoutait que l'anarchie ne prenne plus d'ampleur.

— Nous devons intervenir, riposta le jeune triton après s'être remis sur pieds.

Son ami secoua la tête.

— Mmh. Nous avons une mission à accomplir.

Yun secoua ses habits pour chasser la poussière et le sable. Heureusement, il y eut plus de peur que de mal. Il suivit ensuite son compatriote qui lui indiqua silencieusement la voie à suivre.

En quittant le quai comme des souris, il crut apercevoir des voyous profiter de cette diversion pour traîner clandestinement un prisonnier jusqu'aux docks. Une sirène sans aucun doute, et qui souffrait visiblement de déshydratation par sa peau qui craquelait de toutes parts.

Profiter de l'aura magique de ses semblables était le moyen le plus facile d'attirer les bancs de poissons à soi, mais rester plusieurs jours sous un soleil aussi impitoyable pouvait être fatal pour eux. Comme il avait des obligations tout aussi importantes à remplir et qu'il devait garder l'anonymat, Yun continua néanmoins son chemin. Non sans avoir regretté de ne pas être venu au secours du malheureux et non sans avoir espéré que ses maîtres ne soient pas aussi cruels.

— Maudits soient tous les pêcheurs, avait-il seulement maugréé en jetant un dernier coup d'œil aux protestants qui s'agitaient toujours. Et, maudit soit Gang Niao Jia.

L'empire avait tout intérêt à trouver une autre Maison pour gérer le commerce et la distribution des ressources, car pour l'heure, tout allait de travers et ces maudits hommes-ailés ne semblaient pas prêts à intervenir pour améliorer la situation. Ni les officiers de Hua Hau Jia d'ailleurs qui préféraient se complaire dans leurs vies confortables et sécuritaires plutôt que de prendre des risques et jouer pleinement leur rôle.

Icone

Petits rappels :

Lianhua Jia  = La Maison du Lotus

Hua Hau Jia = La Maison du Singe de Feu

Gang Niao Jia  = La Maison des Oiseaux d'Acier

L'image dans l'entête représente les habits des officiers. Il suffit juste d'imaginer l'emblème du singe brodé dans le dos et gravé aussi sur leurs armes (qui ne se limitent pas juste aux épées, je précises).

Vous en savez encore peu sur les sirènes, mais qu'en pensez-vous pour l'instant ? Certains se demanderont pourquoi je désigne mes personnages comme étant des "tritons". Quelle est votre théorie là-dessus ?

À bientôt, chers lecteurs et au plaisir de discuter avec vous :)
M.A.

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