Chapitre 3

Les tritons traversèrent la muraille composée de tuiles en ardoises à son sommet. Le toit s'inclinait vers le ciel par ses courbes délicates, semblables à des arcs, ce qui lui donnait l'impression de flotter. Cette particularité se percevait d'ailleurs sur la plupart des bâtiments telle une signature qui contribuait à créer l'identité de Nirayan.

En franchissant la frontière, ils quittèrent ainsi le port et le faux bourg pour pénétrer la cité. Là, les choses deviendraient quelque peu compliquées. Trouver le commerce qu'ils cherchaient n'allait pas être de tout repos. Surtout que, légalement, celui-ci n'existait pas et cela faisait trois jours qu'ils s'affairaient à la tâche.

Trois jours sans être retournés dans le confort la mer. Il n'y avait donc pas de temps à perdre.

Autour d'eux, se dressaient des demeures et des commerces de chaque côté du canal intérieur. Plusieurs ponts de granit reliaient les deux rives. Leurs garde-corps de bois et au rouge prédominant reflétaient parfaitement la finesse des menuisiers de l'empire. Voilà d'ailleurs les mêmes assortiments de rectangles et de carrés qui arpentaient les fenêtres et les portes tout autour.

Bien que d'une diversité impressionnante, les édifices entassés comme des huitres étouffaient Yun et ce sentiment était accentué par la surpopulation et la température extrême.

Le climat n'avait rien à voir avec celui de sa ville natale. Déjà, le vent était quelque chose d'inhabituel pour lui, mais le plus déplaisant demeurait la chaleur de ce matin d'été. Il se demandait d'ailleurs comment faisait son ami pour endurer cela. Peut-être était-ce par habitude, vu qu'il n'en était pas à sa première sortie ? 

Certes, Shui n'avait jamais été le genre à se plaindre. C'était un jeune homme docile, discipliné et secret ; le meilleur gardien de leur génération en somme, et promu à un brillant avenir. Peut-être était-ce pour cette raison qu'il était attitré au rôle de chef d'équipe et qu'il avait déjà plusieurs missions à son actif ? Même sa posture et son visage lisse qui se dessinait par un menton fin et un nez bien droit trahissaient le beau et honorable garçon qu'il avait toujours été.

S'il n'avait pas eu un caractère aussi réservé et s'il n'était pas été aussi dévoué envers Maître Li Fu, il serait sans doute déjà marié et pourrait fonder un foyer lorsqu'il aurait atteint l'âge de la maturité. Mais, il avait des préoccupations bien plus importantes en tête, semblait-il. Ou peut-être que cela ne l'intéressait tout simplement pas.

Yun pointa le regard vers le ciel, découragé, tout en continuant sa pénible avancée sur les rues de plus en plus étroites. Son large chapeau de forme conique ne suffisait pas pour dompter la lourdeur de la vie terrestre. Sa gorge s'asséchait dangereusement ; conséquences de la sueur qui dégoulinait à grosses gouttes le long de son front, de ses joues et de son cou dénudé par son chignon d'homme. Il se sentait vider de son eau et de ses minéraux pourtant vitaux. Tant et si bien qu'il déboucha sa gourde et but une bonne gorgée pour ensuite se mouiller le visage et la nuque.

L'eau douce apaisait, soit, mais ne guérissait pas. Il avait besoin de sel marin pour compenser les pertes.

— Se rationner serait plus sage, souligna Shui.

Faisant fît de son commentaire, Yun se permit une dernière gorgée. Son regard se porta alors à son bras duquel la peau commençait à se fendiller. Il tira sa manche pour camoufler ce détail tout en s'assurant qu'il n'y avait pas eu de témoins.

— Et, le soleil n'est même pas à son zénith, soupira-t-il en raccrochant son bien à sa ceinture.

Il ramena furtivement le manteau de son hanfu par-dessus la gourde qui pendait docilement près de son éventail ; l'une des armes les plus puissantes d'un gardien.

Les nombreuses heures de recherches, souvent interrompues par le ravitaillement en eau, se conclurent par un échec. Personne ne voulait souffler la moindre indication à des inconnus. Surtout des inconnus qui avaient une peau aussi pâle comparativement à la populace, ce qui laissait perplexe. L'espoir de remplir leur mission leur filait entre les doigts et ils auraient très bien pu abandonner si Kong ne les avait pas rejoints avec de bonnes nouvelles.

— J'ai repéré le marché clandestin, informa-t-il secrètement.

— Allons-y, décréta Shui. Nous ne pouvons nous permettre de perdre plus de temps.

***

Li Yun se tenait là, paralysé de peur en dessous du quatrième aquarium alors que Kong jouait de nouveau les éclaireurs. Shui l'avait quitté pour tenter de trouver le propriétaire des lieux, le laissant affronter seul ce cauchemar.

Au loin, les reflets de la lumière dansaient pour nimber la salle d'innombrables éclats bleutés et chatoyants. Les ombres de toutes les grosseurs glissaient sur lui, témoignant ainsi d'un écosystème timide et silencieux. Enfin, silencieux pour ceux qui ne savaient pas écouter. Car tout autour, il pouvait entendre la symphonie de la vie.

Les bancs de poissons tous aussi rares les uns que les autres nageaient dans cet habitat artificiel qui ne laissait aucune place à l'intimité. Les clients contournaient le triton par-devant et par-derrière. Les simagrées et les tapotements contre le verre ne cessaient de harceler les misérables poissons en manque de paix et de liberté. Certains venaient simplement pour le plaisir des yeux, mais la majorité venait se choisir un ou plusieurs élus afin de répondre à leurs besoins « essentiels ». Des chenilles-oursins roses et des tétrodons phosphorescents pour leurs propriétés aphrodisiaques, des anguilles ailées pour redonner de l'énergie...

Si la peine lui criait de quitter son poste, ses pieds refusaient toutefois de s'y soustraire. Il ne pouvait détacher ses yeux de la plus majestueuse créature de l'océan aujourd'hui réduite au rôle de bouffonne.

Ainsi, elle attendait là, au cœur de ce monde mélancolique. Elle avait atteint sa dernière phase de transformation depuis longtemps, devenant ainsi une sirène que l'on disait « accomplie » contrairement au stade de l'enfance, puis celle des tritons. Sa queue imposante reposait au fond de l'aquarium. Ses bras s'y reliaient grâce à des patagiums qui ressemblaient à des voiles semi-transparents. 

Ils jouaient en quelque sorte le rôle du gouvernail.

Des écailles de différentes teintes de gris recouvraient également la quasi-totalité de son corps, enveloppant même sa poitrine développée comme si elle portait un costume moulant. Ses longs cheveux, quant à eux, flottaient autour de sa tête, voguant de cette manière au rythme des flots. Dans les confins de cette crinière épaisse, deux antennes rouges se laissaient entrevoir. Voilà la couleur qui représentait les femmes et d'après le blanc qui dominait sa chevelure, elle devait avoir un certain âge la pauvre.

Lorsqu'elle remarqua enfin Li Yun parmi spectateurs, elle le fixa de ses yeux noirs et globuleux tout en hochant la tête de côté comme si elle le suppliait de la sauver. Le garçon déglutit. Si personne d'autre n'avait réalisé le stratagème, elle avait tout de suite reconnu un membre de son espèce.

Il s'approcha davantage, le cœur brisé, puis il apposa doucement sa main contre la vitre pour lui démontrer ses sympathies.  Il aurait tout donné pour aller à sa rencontre et la prendre dans ses bras. « Tout va bien maintenant. Nous allons te sortir de là. », aurait-il voulu lui dire s'il n'y avait pas eu autant d'oreilles curieuses.

La sirène nagea difficilement à sa rencontre et l'imita, exposant ses doigts palmés à tous les gens présents sur place. Les petits ailerons qui remplaçaient les lobes d'oreilles humaines bougeaient dans tous les sens. Et, si on portait attention, on pouvait aussi distinguer un chant à peine audible, semblable à celui d'une baleine.

Les yeux du garçon se remplirent d'eau à la vue de ce triste portrait. Elle cherchait à communiquer ; chose que personne n'entendait à force de rigoler et de cancaner comme si le spectacle était amusant. Aucun client ne se souciait également du fait que le gris dévoilait un état de santé précaire.

Ses écailles parlaient d'elles-mêmes, tout comme sa maigreur inquiétante. Elle n'en avait plus pour longtemps à vivre.

— Vous ne tirerez pas grand-chose de cette vieille épave, dit une voix derrière.

Yun sursauta. Il ravala ses larmes et pivota sur ses talons. Voilà donc le maître des lieux dans toute sa monstruosité.

Le combat contre la colère reprit de plus belle dans le cœur du triton. Il était manifeste qu'il ne souffrait pas de la famine, lui. Et, même si l'instinct de survie ne pouvait excuser la cruauté, cela rendait ses actes encore plus méprisables.

— C'est notre première fois ici. Que nous proposez-vous ? commença Shui pour entamer calmement la discussion.

Son ami venait de prononcer les mots magiques. Un sourire empreint d'avarice se dessina sur le visage rebondi du marchand tandis qu'il tripotait ses boules parfumées pour camoufler l'odeur envahissante des aquariums.

  — Venez, frères. Vous ne serez pas déçus.

« Le seul à puer ici, c'est le sale porc que vous êtes. », pensa amèrement le jeune triton lorsqu'ils se mirent enfin en route.

Icone

Rappel :

hanfu = vêtements traditionnels chinois

Alors alors, on a enfin l'apparence physique des sirènes "accomplies". Du moins, pour une femme et j'avoue que nous sommes loin de la Petite Sirène là-dessus! Ah ah.

N'hésitez pas à me dire vos commentaires. Je suis toute ouïe... Euh. Je veux dire, toute vue (cela ne se dit pas vraiment, mais bon XD).

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